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Au-delà des controverses : l'empreinte écologique, indicateur-clé

Contribution de René Longet, janvier 2008

Le développement durable peut se décliner de diverses façons. Le détail, donnant toute la richesse de la notion, se retrouve dans des listes d’indicateurs. En Suisse c’est l’étude fédérale MONET qui fait foi, elle relève quelque 120 indicateurs (1). Elle-même se fonde sur les quelques 150 indicateurs retenus par les Nations Unies en 1997. Depuis, il a fallu se rendre à l’évidence : un set aussi large de données, s’il permet d’illustrer de manière correcte et complète les enjeux du développement durable en leur donnant corps et légitimité, est peu maniable pour un suivi administratif, et surtout pour la communication grand public.

Dès lors, les Nations Unies ont allégé leur set de la moitié des données, et en Suisse 17 «Indicateurs-clés» ont été définis (2). Reste que de disposer d’un indicateur de synthèse présenterait de grands avantages, un peu à l’image de cet agrégat universellement utilisé qu’est le Produit Intérieur Brut (PIB). Mais il faut néanmoins souligner que le PIB donne un message faussé car il ne mesure pas les enjeux sociaux ou environnementaux aussi longtemps qu’ils ne sont pas monétarisés. De plus, il additionne, symétriquement, tout ce qui rentre dans un calcul économique, quelle qu’en soit la valeur humaine ou éthique. Les coûts des accidents de la route ou les ventes d’armes, par exemple, se retrouvent ainsi en positif dans le PIB. Dans les années 80, le Programme des nations unies pour le développement (PNUD) avait imaginé un correctif au PIB, appelé l’indice du développement humain, obtenu en ajoutant au PIB le taux d’alphabétisation et l’espérance de vie dans le pays considéré.

Une invention suisse : l’empreinte écologique

Voici une dizaine d’années un groupe de chercheurs établis en Californie, sous la conduite du Bâlois Mathis Wackernagel, élabora une telle «formule d’Einstein» du développement durable, appelée l’empreinte écologique. Elle a mis du temps à faire son chemin, mais le Global Footprint Network (GFN) a aujourd’hui largement fait reconnaître la notion de base, à savoir que l’utilisation des ressources de la Terre par l’humanité ne devait pas en dépasser les capacités de production ni de neutralisation des déchets.

On peut se demander si un tel choix ne privilégie pas la dimension environnementale du développement durable au détriment des aspects économiques et sociaux. Cette crainte est infondée. En effet, que serait l’économie sans les ressources produites par la nature, telles que l’eau, l’air, le sol, la biodiversité, le climat, les océans, les matières premières ? Et c’est bien l’égalité de tous devant l’accès aux ressources qui fonde la définition Brundtland, laquelle élargit même cette égalité de droits aux générations à venir (3). Les premiers à souffrir des dommages environnementaux ou des restrictions sont bien entendu les plus démunis, la dimension sociale, d’équité distributive, est donc entièrement incluse dans l’approche de l’empreinte écologique. Si ce n’est pas l’indicateur unique dont on rêve, car il ne peut tous les englober dans leurs diversités, c’est en tous cas l’indicateur premier, la base.

La méthode du GFN a pu être critiquée. En effet, elle part d’un calcul de la productivité théorique d’un territoire pour en situer la biocapacité. Bien entendu, c’était une façon de prendre une partie représentative d’un tout, et non de l’occulter. Il n’en reste pas moins que, prise à la lettre, la méthode pourrait par exemple conduire à substituer les forêts par des zones cultivées.

Une controverse mal présentée

En date du 24 octobre 2007, le service de presse de l’Université de Lausanne diffusait un communiqué sous le titre fallacieux «Empreinte écologique, le mythe brisé». Il rendait attentif à l’article « L’empreinte écologique, un indicateur ambigu », article signé de quatre chercheurs dont 1 professeur de l’UNIL et deux chargés de recherche, dans la revue Futuribles (4). La lecture de l’article montre que l’empreinte écologique selon la méthode du GFN est en réalité sous-estimée.

En effet, la productivité biologique retenue étant la productivité maximale et non la productivité optimale, le calcul ne tient pas compte de la nécessité de préserver des espaces naturels non-exploités pour les espèces naturelles (biodiversité) (5). La méthode ne tient pas non plus compte d’aspects qualitatifs tels que les impacts de certains polluants, de l’usage de l’eau, etc. La critique n’est ni la première ni vraiment surprenante, car un peu comme pour le célèbre «panier de la ménagère» servant à définir l’indice du coût de la vie, base de toutes les indexations, il s’agit de l’affiner progressivement.

C’est là qu’intervient la question de la présentation. La presse a donné un large écho aux titres du communiqué et de l’article, tendant à remettre en question la notion même d’empreinte écologique, alors que la conclusion de l’article est toute différente. La méthode GFN aboutit au constat que, si toute l’humanité adoptait le mode de vie gaspilleur en vigueur aux Etats-Unis, il faudrait 6 planètes ; d’ailleurs, depuis 1985, l’humanité, selon ces calculs, vit à crédit, et est en train d’épuiser la biocapacité de la Terre plus rapidement qu’elle ne peut se reconstituer, dépassant d’ores et déjà son «quota planétaire» de 25%.

Or, que disent les 4 auteurs de Futuribles ? Que, en prenant comme référence la charge de la Terre en carbone, c’est en réalité 11 planètes qu’il nous faudrait pour absorber les conséquences du mode de vie américain !! Dès lors, l’indicateur n’est pas «ambigu» mais tout simplement insuffisant. Le message est donc bien différent de ce que les titres qu’on lui a donnés et qui ont été répercutés largement ont fait croire.

Et la Suisse ?

L’OFS publiait fin 2006 une étude fondée sur la méthode GFN «L’empreinte écologique de la Suisse» (6). Cette étude, co-pilotée par l’Office Fédéral du développement territorial (ARE), la Direction du développement et de la coopération (DDC) et l’Office Fédéral de l’environnement (OFEV), concluait clairement que la Suisse dépasse de trois fois son quota de ressources. Dix ans après, une étude officielle confirmait ainsi les conclusions que 10 ONG d’environnement et de développement avaient publiées en 1996 sous le titre «Sur un trop grand pied».

Cet ordre de grandeur doit donc être considéré comme validé. Si on lui applique les conclusions de l’équipe des 4 auteurs de Futuribles, on ne peut que partir de l’idée que la correction, si correction il y a, doit être faite vers le haut et non vers le bas. La réduction de notre consommation de ressources non renouvelables d’un facteur 3 est donc à considérer comme un minimum et non un maximum.

Ce facteur 3 offre ce que nous cherchions : une cible facile à comprendre et à communiquer, synthétisant les principaux enjeux du développement durable, en en fournissant la condition de base. Il correspond très exactement à ce que les protagonistes de la Société à 2000 Watts, soit le groupe Novatlantis des Ecoles polytechniques fédérales (EPF), proposent depuis une demi-douzaine d’années, soit la division par 3 de notre consommation d’énergie et le fait d’assurer la demande subsistante à 75% par les énergies renouvelables (part de celles-ci actuellement : 17%). Nous devrions atteindre cet objectif d’ici le milieu du siècle (7). Et déjà des voix s’élèvent, notamment du côté de l’économie, qui estiment cet objectif utopique (8). Comme s’il était moins utopique de trouver les planètes qui nous manquent et comme s’il était acceptable d’accumuler une dette écologique !

Contrairement donc à ce que l’on a pu croire un instant, la notion d’empreinte écologique n’a aucunement perdu de sa pertinence!

Notes de l'article :

(1) OFS, ARE, OFEFP, Le développement durable en Suisse, indicateurs et commentaires, Neuchâtel 2003, n° de commande 517-03000

(2) OFS, ARE, OFEFP, Le développement durable en bref, 17 indicateurs-clés pour mesurer le progrès, Neuchâtel 2005, n° de commande 135-0500

(3) Commission mondiale sur l’Environnement et le Développement, Notre avenir à tous, Montréal 1998 : «Le développement durable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs. Deux concepts sont inhérents à cette notion: le concept de besoins, et plus particulièrement des plus démunis, à qui il convient d’accorder la plus grande priorité, et l’idée des limitations (…) de la capacité de l’environnement à répondre aux besoins actuels et à venir».

(4) Frédéric Paul Piguet, Isabelle Blanc, Tourane Corbière-Nicollier, Suren Erkman, L’empreinte écologique : un indicateur ambigu, Futuribles n° 334, octobre 2007

(5 ) D’autres indicateurs globaux tels que le Living Planet index /Indice planète vivante consacré précisément à la biodiversité permettent de compenser ces lacunes et de compléter le tableau. Voir synthèse in WWF, Rapport Planète vivante 2006. www.panda.org

(6) OFS, ARE, DDC, OFEV : L’empreinte écologique de la Suisse, Neuchâtel 2006, n° de commande 807-0600

(7) Des cibles de ce type sont de plus en plus admises au niveau international dans le contexte de la négociation du protocole devant succéder à celui de Kyoto (mandat de Bali).

(8) Cf diverses prises de position de représentants de l’économie, telles que Mmes Amstein (Chambre immobilière vaudoise) ou Hardyn (Chambre du commerce et de l’industrie de Genève).