Contribution de René Longet, septembre 2007
Le développement durable, on le sait, doit faire converger économie, écologie et social. Souvent, cela peut sonner creux, paraître utopique ou ressembler à une juxtaposition sans grande pertinence. Pourtant, il n’en est rien et le cas de l’habitat l’illustre très bien: ce triptyque s’applique, en réalité, excellemment à des enjeux complexes auxquels les approches sectorielles encore trop en vogue ne parviennent pas à rendre justice.
Dimensions économique et sociale
Commençons par l’aspect économique. Le secteur du bâtiment est très important dans l’économie, au point que l’adage « quand le bâtiment va, tout va » s’est imposé dans le discours courant. Le bâtiment est aussi le principal élément de patrimoine des personnes physiques et morales : une bonne partie de la fortune du pays est investie dans la pierre. Cependant les coûts d’acquisition et d’entretien font que la propriété foncière n’est pas à la portée de tous, ce qui nous amène donc au volet social.
Il est intéressant et surprenant de constater que la Suisse est le pays d’Europe avec plus bas taux de propriétaires, à savoir moins de 40% ! Cela est d’autant plus étonnant si l’on connaît le PIB et le revenu moyen des salariés en Suisse. Il s’agit, de plus, essentiellement d’habitat individuel, dont la multiplication entraîne non seulement le mitage du territoire et la création de zones villas sans âme mais aussi une forte dépense énergétique. Par définition, l’habitat dispersé génère d’importants flux de mobilité et malheureusement, à cause de l'impossibilité d'offrir dans ces conditions une offre efficace de transports publics , un usage généralisé des modes de transports individuels.
L’avenir réside donc dans un plus fort accès à la Propriété par étage (PPE) en habitat collectif et en coopératives. Inscrite dans notre droit depuis 45 ans, la PPE n’a pourtant séduit à ce jour qu’un quart de million d’habitants. Quant aux coopérateurs, ils n’atteignent même pas la moitié de ce chiffre… faute d'une volonté sociale et politique de réellement promouvoir ce type d'appropriation et aussi en raison des prix particulièrement élevés pratiqués dans le pays.
Pôle environnemental
Une gestion durable du territoire exige d’avoir, non seulement une maîtrise de la dépense énergétique de chaque bâtiment, mais de travailler à la source sur les implantations et les densités. Seule une forte densité permet une desserte rationnelle et efficace. Pour autant qu’elle soit correctement pensée et qualifiée, la densité peut également amener des plus-values en termes d’accessibilité aux services et équipements, de qualité de vie et de convivialité au sein du quartier.
Sur le plan énergétique, l’application de standards tels que minergie, permettent de réduire considérablement le gaspillage d’énergie et les pertes de chaleur. Au regard des statistiques, labelliser davantage de bâtiments est aussi une nécessité : les six mois de saison de chauffage de notre patrimoine bâti engloutissent environ 40% de la facture pétrolière et pour l’essentiel en pure perte. D’autre part, alors que 18° ou 19° est une température tout à fait acceptable pour un logement, les 22° ou 23° sont traditionnellement préférés. Or, chaque degré de plus augmente de 7% la consommation d’énergie finale ! Mauvaises isolations mais aussi chauffage excessif : les changements sont à apporter tant au niveau de la conception/rénovation de bâtiments qu’à celui des habitudes de vie. Les standards comme minergie, minergie P et minergie-eco soulignent qu’il est possible de réduire d’un facteur 7 la consommation actuelle du parc immobilier. Dès lors, les engagements de réduction d’émissions de CO2 (à réduire rapidement d’un facteur 3) exigent un plan national d’assainissement du parc immobilier existant.
Les aspects écologiques comprennent aussi les questions liées aux matériaux, dont certains ne sont pas propices à la santé et au bien-être des occupants. Il s’agit donc d’harmoniser les exigences de bonne gestion des ressources et de promotion de la santé pour l’habitat. En effet chacun d’entre nous passe environ 80% de son temps à l'intérieur pour différents motifs – habitat, travail, loisirs. Il serait aussi judicieux de concevoir notre habitat avec des structures recyclables, modulables et adaptables aux évolutions des affectations. Il faudrait également considérer l’ensemble du cycle de vie des matériaux utilisés et en prévoir l’élimination et le recyclage en fin de vie.
Habitat et développement territorial durable
Le bâtiment est également une forte cause de consommation de sol, bien non renouvelable par excellence. Les surfaces par habitant doivent être stabilisées après avoir connu une augmentation d’un tiers en 30 ans. Malgré 50 ans d’aménagement du territoire dévolu à un usage économe du sol, ce dernier continue à être bétonné de plus belle, au rythme effréné de 0,9 m2 par minute.
Si nous voulons favoriser l’agriculture de proximité – et cela est nécessaire pour diverses raisons, économiques, sociales et écologiques, notamment la réduction de la facture énergétique – il faut absolument préserver les sols propices à l’agriculture en périphérie des villes et non pas les considérer automatiquement comme réserves de terrains à bâtir.
Reste un dernier aspect, au niveau du territoire : la biodiversité. Garantir des réserves de nature, dont les surfaces ont heureusement augmenté, ne suffit pas. C’est sur tout le territoire, quelle que soit la zone d’affectation, qu’il faut penser biodiversité, en choisissant des essences indigènes, en développant les secteurs à entretien extensif, en aménageant des zones humides ou des couloirs de biodiversité. En milieu urbain, les espaces verts sont d’autant plus importants qu’ils jouent également le rôle d’espaces de détente et de loisirs pour les citadins.
Conclusion
Dans ce secteur- clé pour le développement durable, on sait donc ce qu’il convient de faire et les acteurs de l’immobilier sont bien informés. Ne manque plus que l’incitation financière ! Souvent on pense que construire durable est plus cher, or le surcoût est très faible, comme une récente étude du WBCSD vient de le démontrer.
A ce titre, une taxe sur les énergies renouvelables augmenterait le rythme du retour sur l’investissement – et nous connaissons tous des occasions manquées pour des raisons financières – car il est évident que le prix du pétrole n’inclut pas les coûts des dommages induits par le changement climatique ! equiterre suit ces questions de près et a eu l’occasion d’accompagner des maîtres d’ouvrages privés mais aussi publics dans une démarche de sensibilisation.
Aujourd’hui, elle s’implique fortement dans la promotion des quartiers durables, appelés aussi écoquartiers. La Société suisse des ingénieurs et architectes (SIA) a fait œuvre de pionnier par sa recommandation 112/I (bâtir durable) publiée en 2005. Aujourd’hui plus aucun professionnel ne saurait dire qu’il ne sait pas comment faire. Reste qu’il faut, ici comme ailleurs, vaincre la routine et les habitudes d’une génération éduquée à l’énergie facile. Le développement durable est pour l’architecte, comme pour tous les autres métiers, un important stimulant pour la créativité et la qualité.